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HUGOYE: JOURNAL OF SYRIAC STUDIES
Vol. 4, No. 1
January 2001

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L'origine du nom Bar cEbroyo:
Une vieille histoire d'homonymes


Jean Fathi-Chelhod
suryan@fathi.net
P.O.Box 20 Aleppo, Syria




Résumé

L'attribution d'une origine juive au grand maphrien Bar cEbroyo est une supposition orientaliste totalement étrangère à la tradition syriaque. Le nom Bar cEbroyo, source de la confusion, indique tout simplement qu'un aïeul du maphrien est originaire du village syriaque de 'Ebro, situé dans les environs de la ville de Mélitène où il est né. Les élaborations fantaisistes sur le père ou le fils converti, qui ne datent que du XIXème siècle, ne tiennent pas la route devant les textes syriaques d'époque. Bar cEbroyo, comprenez fils de l'Ebraïte et non pas fils de l'Hébreu, bien conscient du sens homonyme de son nom mésopotamien, s'en était d'ailleurs expliqué dans un quatrain poétique d'une richesse insoupçonnée.

Contenu

  1. L'hypothèse Bar Hebraeus
  2. Arguments contre l'origine juive
  3. Le sens homonyme du mot cEbroyo
  4. Un quatrain qui révèle ses secrets
  5. Conclusion

[1] Tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à la civilisation syriaque ne peuvent ignorer le nom de Grégoire Abu'l Faradj Bar cEbroyo (1226-1286) qui, de l'avis général, en est le plus grand écrivain. Ce grand maphrien1 de l'église syriaque occidentale, vivant à l'époque trouble des invasions mongoles du XIIIème siècle, nous a laissé, entre autre mission diplomatique et voyage paroissial, une oeuvre de polygraphe qui englobe tous les domaines du savoir de son temps; et son mérite est d'autant plus grand que ses travaux résument et synthétisent à sa fin une tradition vieille d'un millénaire dont le souffle sera coupé, comme sa voisine arabe, par les invasions mongoles.

[2] Le nom de ce savant reste cependant lié à une erreur historiographique que l'on a perpétuée plusieurs siècles durant. En effet le nom Bar cEbroyo, qui donne à signifier en syriaque fils de l'Hébreu, fut traduit par Bar Hebraeus et permit à posteriori d'attribuer à l'écrivain syriaque une origine juive. Cette opinion s'est d'ailleurs tellement répandue en Occident qu'on ne peut y trouver aujourd'hui un seul article d'encyclopédie sur l'auteur, aussi insignifiant soit-il, qui ne fasse pas mention de cette ascendance hébraïque supposée.

[3] Mais nous étant intéressés à l'origine du nom cEbroyo, nous avons constaté que l'hypothèse de l'origine juive de l'auteur était totalement injustifiée. Cet article a pour but de prouver qu'elle doit être abandonnée à la lumière des nouvelles découvertes philologiques. Pour le démontrer, nous revenons aux sources syriaques originales et aux textes de Bar cEbroyo lui-même, nous mettons à profit les recherches menées au cours du XXème siècle notamment par les ecclésiastiques syriaques et publiées en Syrie en langue arabe, et nous présentons pour la première fois une analyse raisonnée du quatrain que l'écrivain nous a laissé sur le sujet. Nous affirmons en conclusion que la transcription latine Bar Hebraeus ne peut plus désormais être considérée comme scientifique, et nous proposons de transcrire le nom Bar Ebroyo comme il est prononcé en syriaque, proposition qui nous semble tout à fait indispensable et qui, espérons-le, gagnera du terrain dans le monde syriologue.

[4] La nature de cet article rend indispensable de donner les textes dans leur langue originale et de s'attarder quelque peu sur des considérations lexicales. Certains passages que nous avons dû citer pour contre-balancer l'opinion établie paraissent aujourd'hui déplacés. Si cet exposé choque une quelconque susceptibilité, que l'on veuille bien nous en excuser. Les textes dont il est sujet doivent être replacés dans leur contexte moyenâgeux où ils n'ont rien d'exceptionnel, et Bar cEbroyo, qui dédie dans une préface l'un de ses livres2 au Musulman, à l'Hébreu et au Païen n'a rien d'une figure fanatique; on s'accorde plutôt à lui attribuer par rapport à son temps une grande ouverture d'esprit. Faut-il quand-même, tout en exprimant tout notre respect pour le peuple juif, mettre en garde contre toute déformation d'une discussion purement philologique et destinée aux spécialistes pour exprimer des préjugés grossiers. La science historique se doit d'exprimer à la mesure du possible la façon de penser et les idées conçues de l'époque qu'elle décrit, indépendamment des jugements qui peuvent y être portés à distance.


1. L'HYPOTHESE BAR HEBRAEUS

1.1. Arguments en faveur de l'origine juive

[5] Pour étayer l'hypothèse de l'origine juive de l'auteur, nous disposons de trois arguments principaux:

  1. Le premier est, comme nous l'avons signalé, le nom Bar cEbroyo, qui fut dès le XVIIème siècle, traduit par Bar Hebraei et dont l'orthographe Bar Hebraeus fut adoptée à partir de la Bibliotheca Orientalis d'Assemani en 17213.
  2. Le deuxième est le nom du père de l'auteur, car Grégoire Abu'l Faradj est fils du médecin Ahrûn (Aaron) fils de Touma (Thomas),4 et l'on n'ignore pas la consonance juive du prénom Aaron.
  3. Le troisième argument est le poids de tradition orientaliste, qui semble au début du XXème siècle s'être accordée sur cette origine. A quand remonte la première affirmation directe de l'ascendance juive de Bar cEbroyo? Le père Louis Cheikho5 l'attribue en la critiquant à William Wright6 en 1894. Déjà en 1872, Abbeloos et Lamy, dans leur préface à leur traduction latine de l'Histoire Ecclésiastique,7 écrivaient que l'ascendance juive était une "conjectura veri simillima"; mais il semble bien cependant que ce soit à partir du manuel de Wright que cette affirmation se soit répandue dans le monde savant.

[6] Or il faut aussi reconnaître qu'en attribuant à Bar cEbroyo cette ascendance on lui donne une dimension supplémentaire, car en plus du grand érudit qu'il est, il devient en un grand théologien chrétien d'origine juive vivant dans un Orient marqué par la civilisation de l'Islam. Quoi de plus passionnant pour un chercheur qu'un homme combinant ainsi dans son histoire personnelle les trois grandes religions monothéistes? On voit tout de suite la matière intéressante que Baumstark8 par exemple, exprime en ces termes:

"Der Sprosse einer jüdischen Familie ... hat wie kein anderer syrischer Schriftsteller das geistige Erbe der islamischen mit demjenigen der national-kirchlichen christlichen Kultur verschmolzen"

1.2. Réfutation des arguments précédents

[7] Ayant examiné ces arguments, nous pouvons d'emblée en rejeter deux.

  1. En effet, le prénom du père de notre auteur, Ahrûn, était fréquemment utilisé par les chrétiens syriaques. Nous n'avons qu'à lire, pour ne pas trop nous éloigner, la biographie de Bar cEbroyo lui-même, et nous y trouverons - à part son père - l'évêque Ahrûn qu'il remplaça au diocèse de Laqabbîn lorsque celui-ci décida d'aller terminer ses jours en retraite à Jérusalem, le patriarche Dionysus (Ahrûn Angûr) qui le fit évêque d'Alep, et le patriarche poète Jean Ahrûn Bar Maadani dont il déplora la mort par un grand poème. D'ailleurs, ce nom dans sa variante arabe Harûn était aussi bien utilisé par les musulmans, comme l'illustre l'exemple du célèbre caliphe des Mille et Une Nuits Harûn al Rachid.9
  2. Quant à la tradition orientaliste, il va de soi que celle-ci n'a aucune valeur que si elle se base sur des textes originaux et non sur des conjectures. Cependant cette tradition, comme nous le verrons, ne puise pas dans les sources syriaques et ne s'appuie sur aucun texte, mais seulement sur la supposition de Wright recopiée plus ou moins par ceux qui l'ont suivi, supposition n'étant elle-même fondée que sur l'interprétation du nom Bar cEbroyo que l'on comprend comme voulant dire fils de l'Hébreu.

[8] Et il faut dire qu'après Wright, on n'aura plus de scrupules à affirmer, à partir d'une simple lecture du nom, que l'écrivain syriaque est le fils d'Aaron, le médecin juif converti. On élaborera même, sans se soucier d'aller vérifier ses informations dans les manuscrits, une image de Bar cEbroyo qui correspond tout aussi bien à l'imaginaire occidental que mal aux documents syriaques. A témoin ces passages de l'orientaliste anglais Budge en 1932,10 passages dont l'unique source n'est que la fertile imagination de l'orientaliste:

"The works of Bar Hebraeus show that he possesed in a remarkable degree the faculty of acquiring languages, which was and is a marked characteristic of the Hebrew. Hebrew was his mother tongue, but living as he did in Malatiyah, he learned Arabic at a very early age, and there is little doubt that he could speak, read and write both Hebrew and Arabic. His mother may have been an Arab woman, but his profound knowledge of Syriac and the ease and eloquance with which he wrote it, suggests that she was a Syrian Christian. The influence which turned the son of Aaron the Jew into a Christian, and made him write in Syriac instead of Hebrew, was evidently powerful, and must have been exerted on him early in life. [...] The Laws of Chingîz Khân appear to have been translated from some document verbatim. And his knowledge of the Chinese, however acquired, was considerable. From the above passages it is clear that Bar Hebraeus was well equipped for his work linguistically, that he knew Hebrew, Syriac, Arabic, and Persian well, and that he had some knowledge of Greek, and more than a mere 'bowing acquaintance' with Armenian and with some of the dialects of Turkestan, Mongolia, and Western China"11

[9] En résumé, il s'avère que le seul et unique argument qui puisse attribuer à Bar cEbroyo une origine juive est son nom. Ainsi, si nous démontrons que le nom 'Ebroyo ne veut pas dire Hébreu mais a une autre signification, l'hypothèse de l'ascendance hébraïque n'aura plus lieu d'être. Mais avant de nous attabler à cette tâche, examinons plus en détail les sources syriaques auxquelles nous avons fait allusion.


2. ARGUMENTS CONTRE L'ORIGINE JUIVE

2.1. La tradition syriaque

[10] Les textes biographiques syriaques qui nous sont parvenus concernant Grégoire Bar cEbroyo sont:

  1. L'autobiographie qu'il nous a laissée dans sa Chronique Ecclésiastique, et qui fut continuée après sa mort par son frère Barsoum Sâfi.12 Signalons que ce texte est le seul à être consulté par les anciens orientalistes.
  2. Diverses allusions que l'on trouve éparpillées dans ses œuvres, comme dans la Chronique Civile,13 les poèmes14 et le Livre de la Colombe.15
  3. Une longue homélie consacrée à sa vie, écrite par son disciple Dioscore Gabriel de Bartelli en 1288.16
  4. Une notice écrite par le moine Behnam Heboucani en 1292 et préservée dans un manuscrit de Florence.17

[11] Il convient à notre propos d'y ajouter deux textes concernant le petit frère Barsoum Sâfi Bar cEbroyo, qui fut sacré maphrien après la mort de son aîné, à savoir:

  1. Une homélie concernant sa vie écrite en 1295 par le même Gabriel de Bartelli.18
  2. Une notice le concernant écrite par le diacre Abdallah de Bartelli19 en 1300.

[12] Le résultat qui ressort de l'examen de tous ces textes20 est qu'il n'y est aucunement fait mention ni explicitement ni implicitement d'une quelconque origine juive des frères Bar cEbroyo. Qui plus est, non seulement il n'y a rien dans toute la tradition syriaque qui puisse impliquer une telle origine, mais il y a nombre de textes qui l'infirment.

[13] Quand nous lisons dans n'importe quel article d'encyclopédie que notre auteur est le fils du médecin Aaron, un Juif converti au christianisme, nous ne sommes en train de lire, nous l'avons dit, qu'une hypothèse élaborée il y a un siècle et énoncée comme un fait réel. Le contraste avec les textes syriaques que nous utilisons, et dont on ne disposait pas à l'époque, est frappant. La longue homélie de Dioscore de Bartelli nous raconte la vie de Bar cEbroyo en vers, et voici ce qu'elle nous dit21 sur les parents de l'auteur:

Traduction
Depuis sa naissance il fut distingué et pur
Elevé par des parents de pure souche
Qui étaient abondamment instruits dans la foi
Et eurent des enfants qui les réjouirent par leurs actions
Et pour ses aïeux d'auparavant aussi bien que pour ses parents faut-il savoir
'Par leurs fruits vous les reconnaîtrez!22 'combien ils étaient nobles!
Par sa famille le père, un docte dans la science, est de Mélitène23
De laquelle nous viennent tous ceux qui sont émérites dans la foi
Fils d'Ahrûn l'ancien, le médecin plein de magnificence
Qui pourvut à donner à son fils toute sagesse
Remarquable il était, cet homme admirable de foi!
Un juste, et un diacre à la manière d'Etienne!
Et sa mère était distinguée, et d'une famille de renom
Elle se conduisait selon les règles de justice!

[14] Ce texte original qui date de 1288, on le voit bien, est très éloigné de ce que l'on a voulu supposer sur Bar cEbroyo. Le médecin Ahrûn, père de l'auteur, était chrétien, diacre d'église rempli de foi,24 et le poème parle de la pure souche des parents de l'écrivain et de la noblesse de ses aïeux. Est-il besoin de rappeler ici les sentiments hautement chauvins et partisans des communautés chrétiennes syriaques du Moyen Age - sentiments évidents dans toute la tradition littéraire syriaque, et qui sont d'ailleurs la marque du temps et le lot d'autres communautés - pour dire combien il est improbable et même impossible que l'on puisse dire d'un descendant de converti qu'il est de pure souche et que ses aïeux sont nobles?

[15] Un autre texte d'époque qui se trouve à la fin du manuscrit de Florence susmentionné25 nous confirme d'ailleurs dans notre opinion. Le médecin Ahrûn était grandement admiré et la tradition ne lui prête aucune origine étrangère:

Traduction
Yuhanûn Abu'l Faradj fils d'Ahrûn, l'habile médecin prospère de Mélitène, et d'aucuns disent que cet Ahrûn était un homme juste et chaste, doux et aimable, orné en tout[es choses], agissant en bien et constant dans la justice. En vérité, comme nous l'avons entendu, nous voyons ainsi que nous les reconnaissons à leurs fruits comme l'assure la parole de notre Seigneur: 'Par leurs fruits vous les reconnaîtrez.'

2.2. Textes des frères Bar cEbroyo

[16] S'il n'est pas besoin de rappeler la fréquence avec laquelle Bar cEbroyo se réclame comme continuateur de l'ancienne tradition syriaque,26 citons cependant un texte qui se trouve dans le Tarikh Mukhtasar al-Duwal, la version arabe remaniée qu'il donne à la fin de sa vie de sa Chronique Civile écrite en syriaque. Dans un passage l'auteur nous parle de trois médecins - l'un chrétien, l'autre juif et le troisième musulman - vivant au XIIème siècle et ayant tous les trois le même prénom de Hibat Allah. En parlant du médecin juif, qui, nous dit-il, était très imbu de lui-même, il cite deux vers que l'on avait écrit pour se moquer de lui,27 dont voici l'original arabe:

Traduction
Nous avons un médecin juif dont la sottise
Quand il parle apparaît en lui de sa bouche
Il pavoise et le chien a rang plus élevé que lui
Comme s'il n'était pas encore sorti du désert

On voit mal comment le fils d'un médecin juif converti, ou quelqu'un ayant tout simplement une origine juive, pourrait citer de tels vers, même pour amuser la galerie!

[17] Là aussi, notre opinion est confortée par un autre texte du petit frère de l'auteur, le maphrien Barsoum Sâfi, qui écrivit une suite d'une quarantaine de pages à la Chronique Civile de son aîné après sa mort. Or il se trouve que pendant cette période, un certain Juif, du nom de Saad al Dawlah, fut investi du pouvoir à Baghdad par les conquérants mongols. Les pages dans lesquelles Barsoum Bar cEbroyo raconte l'ascension et la chute de cet homme, et dont nous donnons ici quelques extraits,28 indiquent indéniablement qu'il n'est pas lui-même d'origine juive:

[p 561-562] Peu de temps après, Saad al Dawlah le Juif, qui est le beau-père du gouverneur de Baghdad, s'en fit et alla chez les Princes au campement, et il leur dit : Si vous empêchez Arouq de revenir à Baghdad, je prendrai en charge tous les besoins des troupes année par année. Et de suite fut l'ordre de révoquer celui-ci et d'investir le Juif à sa place, et le trône des âl-Abbas et leur pouvoir fut dans la poignée de ce Juif. [p575-577] Or depuis l'apparition des Arabes jusqu'à ce jour, pas un seul Juif ne s'éleva dans leurs contrées, mais il sont tous tanneurs ou teinturiers ou cordonniers. Et s'il y a parmi eux un médecin ou un scribe, il demeure cependant dans des lieux où les autres n'acceptent pas d'habiter.29 [..] Et après qu'on en tua ceux qui furent tués, il revinrent à leur précédent état. Celui qui hier liait et déliait et était enveloppé de tenues royales est aujourd'hui accoutré de nippes et a les mains sales, je veux dire qu'il est tanneur et non scribe, mendiant et non donneur d'ordres investi d'autorité [...] Il gouverna pendant deux ans seulement puis il fut oublié et les Juifs furent par sa cause dédaignés et méprisés dans le monde entier.

2.3. Marranos et Donmeh: une comparaison

[17a] Dans le cadre de notre investigation, il n'est peut-être pas inutile de tenter une petite comparaison avec des cas historiquement attestés de conversions juives. On pense tout de suite aux Marranos, ces quelques centaines de milliers de Juifs Sépharades d'Espagne et du Portugal qui furent forcés à adopter le christianisme sous l'Inquisition. Ayant réussi à garder leur judaïsme en secret et à perpétuer leur réalité culturelle pendant plusieurs générations, que ce soit en Espagne ou dans les pays d'Europe et du Nouveau Monde auxquels ils avaient émigré, les Marranos finirent à la longue par disparaître en se diluant dans la masse.

[17b] Moins connus en Occident, mais non moins intéressants, les Donmeh de l'empire Ottoman sont les disciples de Sabbataï Zevi (1626-1676), un rabbin de Smyrne souffrant de psychose maniaco-dépressive qui déclara être le messie attendu. Condamné à mort par le Sultan Mehmet IV mais offert la vie en devenant mahométan, Sabbataï se convertit à l'Islam entraînant du coup la sévère désillusion des Juifs qui avaient cru en lui. Une petite partie le suivra cependant dans sa conversion créant ainsi la secte turque des Donmeh, professant l'Islam mais préservant (du moins jusqu'à période récente) son endogamie ainsi qu'une forme intrinsèque de judaïsme sabbatéen.

[20] Mettons en parallèle:

  1. Lorsque nous comparons le contexte des conversions une différence notable apparaît. En effet, dans les deux cas des Marranos et des Donmeh, les conversions opèrent vers la religion dominante (respectivement christianisme et Islam). Dans le cas de la conversion prétendue de l'aïeul de Bar cEbroyo, celui-ci se convertit au christianisme en pays d'Islam. Ceci manque de sens.
  2. Lorsque nous lisons les textes de poètes marranos tels que João Pinto Delgado, Antonio Enríquez Gómez et Miguel de Barrios30 au XVIIème siècle, nous remarquons que ces poètes évoquent un sentiment de culpabilité et un désir profond de retrouver leur identité juive. Dans les écrits de Bar cEbroyo, ce thème est non seulement absent, mais totalement étranger.
  3. Pour les personnes de talent exceptionnel, le fait d'être le descendant d'un tenant d'une vérité opposée à la sienne peut difficilement passer sans créer un conflit reflété par une certaine originalité de pensée. Ainsi, l'expression la plus profonde et la plus original du fait crypto-juif se trouve indubitablement dans la philosophie de Baruch Spinoza (1632-1677), un Marrano de Hollande. On a démontré comment la vie à cheval entre judaïsme et chrétienté et le conflit de dualité identitaire l'avait conduit à un scepticisme salvateur et à une philosophie de l'immanent par rapport au révélé portant les grains de la sécularisation et des idées des Lumières.31 Il va de soi que l'on ne peut aujourd'hui imaginer une biographie de Spinoza sans faire amplement mention du milieu marrano d'Amsterdam. Par contraste, dans le cas de Bar cEbroyo, on cherche en vain une minime allusion à un milieu juif de Mélitène dont nous n'avons même pas preuve d'existence. Par exemple, lorsque celui-ci nous relate dans son histoire l'invasion de Mélitène par les troupes mongoles, il nous dit que son père et l'évêque réunirent les musulmans et les chrétiens dans la grande église.32 Les Juifs ne sont même pas mentionnés.
  4. L'existence historique de communautés telles que les Marranos et les Donmeh est en soi une indication de la vitalité de l'identité juive et de sa force de résistance. Mais à défaut d'une résistance à l'assimilation ou d'un conflit d'identité, un fils de converti, à moins de manquer totalement de décence envers ses aïeux auxquels il doit la vie - et ceci est loin d'être le cas de Bar cEbroyo - s'abstient en général de tenir des propos moqueurs et dégradants à l'encontre de ses propres pères. Or en lisant les textes des frères Bar cEbroyo mentionnés plus haut mentionnés plus haut, du genre "ils sont tous tanneurs ou teinturiers ou cordonniers, etc …", on voit bien que ceux-ci n'ont aucun connivence particulière avec ceux qu'ils décrivent, et qu'ils relatent une réalité qui leur est aussi étrangère qu'indifférente.

2.4. Conclusion : une hypothèse infondée

[21] Après examen des textes précédents, nous pouvons établir les points suivants:

  1. L'attribution d'une origine juive à Grégoire Abu'l Faradj Bar cEbroyo n'est qu'une supposition orientaliste qui n'a pas une seule attestation dans la tradition syriaque. Elle n'est fondée sur aucune source mais seulement sur l'extrapolation d'une interprétation erronée - comme nous le verrons - du nom 'Ebroyo.
  2. Les textes biographiques qui ne tarissent pas d'éloges sur l'écrivain, son père et ses aïeux, ne correspondent pas à ladite attribution. De plus, certains textes de l'auteur et de son frère concernant les Juifs la rendent très improbable.
  3. On voit mal comment démentir et mettre en doute les sources syriaques originales pour appuyer une hypothèse infondée et postérieure de plusieurs siècles à la mort de l'auteur.

[22] La seule objection viable que l'on puisse encore nous opposer est le nom Bar cEbroyo. Car si ce nom ne signifie pas Fils de l'Hébreu, que signifie-t-il donc? L'énigme, que certains croyaient insolvable, s'avère cependant d'une simplicité presque aberrante.

[23] Créons un village opportunément appelé 'Ebro d'où l'on tirerait le mot cEbroyo par attribution; faisons exister ce bourg à l'époque de notre auteur, au XIIIème siècle; donnons lui bien-entendu pour habitants des Syriaques occidentaux; et, tant qu'il s'en faut, plaçons le à proximité immédiate de la ville de Mélitène où Bar cEbroyo est né.

[24] Telle est la solution à premier abord compliquée, mais somme toute assez simple, que nous proposons pour expliquer l'origine syriaque, mésopotamienne et locale du nom Bar cEbroyo. Mais soyons raisonnable : pour réunir toutes ces conditions idéales, il ne nous faudrait rien de moins qu'un coup de baguette magique. Et voilà:


3. LE SENS HOMONYME DU MOT cEbroyo

3.1. 'Ebro dans les textes syriaques

[25] Lorsque Bûlos Behnam, chercheur et évêque syriaque orthodoxe de Baghdad et de Bassorah, le sort des vieux livres en 1963 pour expliquer le mot cEbroyo,33 'Ebro n'est pas un village totalement inconnu par les syriologues. En effet, Assemani l'avait déjà mentionné en 1721,34 mais ce bourg était vite retombé dans l'oubli. Le patriarche Barsoum ne le relève même pas dans son annexe des lieux géographiques syriaques.35 'Ebro cebrô36 est un bourg syriaque de l'évêché de Gubbos dans les environs de Mélitène, dont nous avons trace d'existence au moins pendant les XIIème et XIIIème siècles.37 Du fait que ce soit un bourg spécifiquement syriaque, nous le savons par plusieurs indices:

  1. D'abord, c'est un village assez particulier pour n'être mentionné que dans les chroniques syriaques, et non par exemple dans la célèbre géographie arabe de Yacout al-Hamoui, mort en 1228.
  2. Ensuite, ce village a donné à l'église syriaque occidentale un autre maphrien; en effet, Lazare, fils du prêtre Hassan, naquit à 'Ebro et grandit à Mélitène. Devenu prêtre au Monastère de Sergisyeh près de Gubbos, il fut ordonné maphrien sous le nom d'Ignatius II au monastère de Mar Ahrûn dans la montagne bénie près de Mélitène en l'an 1143. Lazare mourut en l'an 1165, après avoir dirigé l'église d'Orient pendant 22 ans.38
  3. Enfin, un texte de Bar cEbroyo, qui trouve à citer 'Ebro dans sa Chronique civile où il raconte l'histoire du monde, nous indique bien que les habitants de ce bourg sont chrétiens.39

[26] Nous savons par ailleurs que Mélitène était devenue au cours des XIIème et XIIIème siècles le centre le plus brillant du monde syriaque. Cette ville était un grand archevêché entouré de sept évêchés qui représentaient chacun les bourgs et villages syriaques d'une région environnante;40 ainsi par exemple le bourg de 'Ebro faisait partie de l'évêché de Gubbos et de l'archevêché de Mélitène.41 Quand est-ce que ce village a-t-il cessé d'exister ? Probablement pendant la seconde moitié du XIIIème siècle à la suite des invasions mongoles et de la dévastation des évêchés d'Occident,42 ou peu après.

[27] Mais revenons à la période de prospérité; Mélitène, on le sait, comptait l'une des plus grandes concentrations de peuplement syriaque de l'époque - l'église syriaque occidentale y comptait à elle seule 56 églises en l'an 104943 - et il est évident que cette grande ville était le pôle d'attraction de tous les villages syriaques environnants. Nous n'avons même pas besoin de prendre pour exemple l'histoire du maphrien Lazare afin de prouver les solides liens existant entre 'Ebro et Mélitène, car le fait d'émigrer d'un village à une grande ville environnante pour améliorer ses conditions de vie est une loi établie depuis l'aube des temps et encore valable aujourd'hui. Or il y a en Orient une vieille habitude qui est d'appeler les gens par leur lieu d'origine, habitude millénaire qui se trouve dans beaucoup de noms d'écrivains syriaques44 et qui s'est perpétuée jusqu'à ce jour et est attestée dans des milliers de noms de famille. Ainsi, quelqu'un émigrant de 'Ebro à Mélitène sera appelé cEbroyo, disons en français Ebraïte, du nom du village d'où il vient, et ce n'est certainement pas un seul cEbroyo qu'il y avait à Mélitène à cette époque, mais probablement des dizaines ou plutôt des centaines. Disons que l'existence de ce nom à Mélitène à cette époque n'est en rien étonnante; c'est le contraire qui l'aurait été.

3.2. Bar cEbroyo ou le fils de l'Ebraïte

[28] Ayant donc établi le second sens de cEbroyo, nous pouvons désormais donner ce qui nous semble être le vrai sens du nom de notre auteur, à savoir fils de l'Ebraïte.45 Comme on le voit, ce nom mésopotamien indique que le père ou l'un des aïeux de Bar cEbroyo est originaire de cEbro, tout comme le nom de son contemporain le patriarche Ahrûn Bar Maadani indique que son père ou l'un de ses aïeux vient du bourg de Maadan, dans la région de Seert. A quand remonterait cette origine? Elle ne doit pas être très récente, car les textes indiquent que son père est un médecin de Mélitène. Elle ne doit pas non plus être très éloignée, car elle se serait alors perdue. Peut-être est-ce le grand-père de l'auteur qui s'est établi à Mélitène avec sa famille, ou bien son père qui y est allé jeune; quoiqu'il en soit, ceci reste une conjecture dont nous n'avons pas besoin puisqu'il s'agit bien ici d'une des façons les plus communes et les plus répandues d'attribuer un nom à quelqu'un, et puisque notre interprétation s'accorde tellement mieux avec le contexte historique syriaque dont nous avons affaire qu'il est désormais aux partisans de l'hypothèse Bar Hebraeus - fils d'une conversion mythique - d'avancer leurs preuves.

[29] Déjà à ce stade de l'argumentation, l'interprétation du nom Bar cEbroyo - fils de l'Ebraïte l'emporte indiscutablement sur l'interprétation Bar cEbroyo - fils de l'Hébreu. A chances égales, nous avons soit un auteur syriaque tirant son nom de famille selon la coutume orientale d'un village syriaque (et probablement de langue syriaque46 ) avoisinant la ville où il est né, ledit auteur devenant le plus grand écrivain de sa langue et un grand théologien unanimement respecté par son peuple et comblé d'éloges ainsi que ses anciens ancêtres ; soit le descendant d'un conte imaginaire de conversion qui est historiquement (c'est évidemment vers l'Islam dominant que les conversions se dirigeaient), logiquement (on ne comprend ni pourquoi ni comment) et philologiquement (en regard des sources que nous avons) difficile à concevoir.

[30] A chances égales avons-nous dit, mais il ne s'agit point de cela. Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'en introduisant dans l'équation le contexte syriaque extrêmement particulier et très restreint, la probabilité même d'existence de 'Ebro près de Mélitène - avec toutes les conditions que nous avons décrites et mise en corrélation avec le nom Bar cEbroyo - est tellement infinitésimale qu'il devient nécessaire d'exclure toute idée de coïncidence.47 En supposer une serait en effet une aberration statistique ! Nous n'aurions eu absolument aucune chance d'un tel scénario s'il ne s'agissait pas de ce que nous avançons.

[28] Avançons tout de même quelques arguments supplémentaires qui nous renforcent dans notre opinion:

  1. Lorsque le vieux patriarche Daoud ordonne le jeune Bar cEbroyo à vingt ans comme évêque, il lui donne pour sa toute première assignation ecclésiastique l'évêché de Gubbos, près de Mélitène, auquel est rattaché le bourg de- Ebro. Nous ne croyons évidemment pas qu'il s'agisse d'une coïncidence. En effet, le patriarche, connaissant l'origine de Bar cEbroyo (évidente, puisque son nom l'indique), s'avise d'envoyer à la région quelqu'un qui en est originaire.
  2. L'auteur nous a laissé un Poème des mots équivoques dans lequel il regroupe les termes syriaques semblables par l'écriture mais différents par le sens et la vocalisation. L'abbé Martin, qui l'a édité et rattaché à la Petite Grammaire écrite elle aussi en vers, appelle ce texte48 "l'écrit le plus utile et le plus riche en matériaux publié jusqu'à ce jour sur la lexicographie araméenne". Or dans ce poème, l'auteur fait un jeu de mots non pas sur le village de 'Ebro, mais sur celui de 'Erbo!49 Nous allons éviter au lecteur la demi-douzaine de sens du mot 'Erbo selon sa vocalisation, et les phrases qui parlent du coucher de soleil au village de 'Erbo en Haute Mésopotamie, mais on peut difficilement nier que l'auteur s'amuse avec les mots, car entre 'Ebro et 'Erbo il n'y a qu'une simple inversion de lettres, et ce sont des anagrammes!
  3. Que veut dire cEbroyo dans la communauté syriaque de Mélitène au XIIIème siècle? Très certainement quelqu'un venant du bourg syriaque avoisinant de 'Ebro. Quant aux Juifs, c'est bien par le nom de Juifs qu'ils sont connus, du moins dans l'usage commun et non littéraire. Du fait que ce dernier nom leur soit acquis, on ne voit pas pourquoi on irait les appeler par le nom de l'ancien peuple hébreu, alors que ceci causeait une confusion qui n'est pas nécessaire. A fortiori en milieu syriaque de Mélitène, un cEbroyo ne peut être qu'un Ebraïte.

[32] Mais ce n'est pas tout! Nous avons préservé un texte de Bar cEbroyo dans lequel il indique bien ce que son nom est et ce qu'il n'est pas!


4. UN QUATRAIN QUI REVELE SES SECRETS

4.1. Une traduction

[33] Car il se trouve que l'auteur syriaque ait lui-même affirmé dans un subtil quatrain poétique que son nom n'était ni juif ni hébreu. Figurant dès 1877 dans l'édition faite par le maronite Scebabi à Rome des oeuvres poétiques de Bar cEbroyo, ce quatrain semble cependant être passé inaperçu pendant cinquante ans, alors même que l'idée de l'origine juive faisait son chemin. C'est seulement en 1927 que le patriarche syriaque orthodoxe Ignatius Ephrem Barsoum le signale pour la première fois, sans qu'il en saisisse toutefois le sens complet, dans un article paru en arabe sur le sujet.50

[34] A cause de l'importance qu'ont ces vers dans notre discussion, commençons par en donner l'original syriaque que nous avons réédité à partir de deux manuscrits se trouvant à la section des Manuscrits Orientaux de la Bibliothèque Nationale à Paris [le Syriaque 270 (fol 123 RV) qui date du XVème siècle et provient du bourg d'Ehden au Mont Liban, et le Syriaque 197 (fol 209V) qui date du XVIème siècle et provient de Damas] , ainsi que des deux publications des poèmes de Bar cEbroyo, celle, déjà citée, de Scebabi en 1877, et celle de Dulabani en 1929, au monastère syriaque orthodoxe Saint-Marc de Jérusalem.51 Voici le texte syriaque:

Donnons-en la traduction française la plus précise possible. L'auteur s'adresse la parole à lui-même et dit:

Si l'hypostase du Seigneur s'est nommée Samaritain
N'aie pas honte que l'on t'appelle Bar cEbroyo
Euphratienne est en effet cette appellation, aussi mésopotamienne52
Non d'une religion tachée ni Livresque53

[35] Avant de passer à l'interprétation de ces vers, signalons que nous laissons volontairement le nom de l'auteur dans sa forme syriaque puisqu'il est employé à double sens. Quant à la forme de double affirmation et de double négation utilisées dans le troisième et quatrième vers, il s'agit évidemment d'une allusion astucieuse au deux sens homonymes du nom cEbroyo, comme nous le démontrerons en détail. Maintenant au commentaire:

4.2. Le faux Samaritain de Mésopotamie

[36] Dans les deux premiers vers l'auteur se console de son nom Bar cEbroyo, à comprendre ici dans le sens fils de l'Hébreu. En effet, se dit-il, le Christ lui-même, qui est le Seigneur Dieu incarné, a pris le nom de Samaritain, c'est-à-dire d'hérétique. Bar cEbroyo qui, comme nous l'avons dit, est féru de culture théologique, fait par là référence à l'Evangile de Jean54 où Jésus, enseignant au temple, est traité de Samaritain par les Juifs:

"Les Juifs lui répondirent : N'avons nous pas raison de dire que tu es un Samaritain, et que tu as un démon ? Jésus répliqua : Je n'ai point de démon ; mais j'honore mon Père, et vous m'outragez."

[37] Ainsi, tout comme le Seigneur fut injustement traité d'hérétique, notre auteur l'est aussi; du moins, se lamente-t-il, appelé par un nom donnant à le croire!

4.3. Les deux sens de cEbroyo

[38] Or les deux vers suivants viennent nous expliquer pourquoi Bar cEbroyo n'a pas à avoir honte de son nom, puisqu'en effet il ne s'agit que d'une homonymie. En lisant le quatrain d'une façon horizontale, on peut comprendre que le troisième vers indique en bloc le sens mésopotamien et local du nom cEbroyo alors que le quatrième en réfute le sens hébreu. Ainsi, le nom serait euphratien et mésopotamien et, par opposition, ni d'une religion tachée ni Livresque. C'est de cette manière que le patriarche Barsoum et l'évêque Behnam interprètent les vers.

[39] Revenons tout d'abord à l'explication du patriarche : Bien qu'il ait été le premier à signaler le quatrain, celui-ci n'en donne pas une traduction exacte. Voici la traduction française de la version arabe qu'il donne:55 "Si notre Seigneur le Christ s'est appelé Samaritain alors ne sois point atteint s'ils t'appellent Bar cEbroyo, car l'origine de cette appellation est le fleuve Euphrate, non une religion honteuse ni une langue hébraïque." Une traduction aussi vague nous étonne de la part de ce grand savant dont l'histoire de la littérature syriaque occidentale, al-Lu'lu' al-Manthûr, anachroniquement écrite dans un bel arabe classique que l'on n'utilise plus, est un monument du genre. Mais il faut bien l'admettre, le patriarche interprète étonnamment mal le mot Sephroyo du quatrième vers en lui attribuant un sens mineur de sephro qui est langue, sens qui colle d'ailleurs mal avec le contexte et qui ne veut rien dire par l'ajout du suffixe yo; et il traduit Euphratien est en effet ce nom, aussi mésopotamien par L'origine de ce nom est le fleuve Euphrate, ce qui, en plus d'être inexact altère comme nous le verrons le sens original du vers syriaque. Mais si Barsoum n'en saisit pas le sens exact, ce qui l'intéresse dans le quatrain est qu'il répond à ce qu'il appelle les mensonges des orientalistes56 en prouvant que l'auteur ne doit pas son nom à une origine hébraïque. Et confronté au problème de trouver une autre explication au nom cEbroyo, le patriarche écrivant avant la redécouverte philologique de 'Ebro,57 de conjecturer sur la racine `ebar qui veut dire traverser en écrivant: "Il fut appelé par ce nom à cause de la naissance d'un de ses aïeux ou de sa naissance pendant la traversée de l'Euphrate." Mais une telle explication du genre mythologique, on le voit, n'est pas encore née qu'elle tombe déjà à l'eau.

[40] Pour l'évêque Behnam qui reprend la traduction inexacte de Barsoum,58 le sens du troisième vers s'explique par le fait que le village de 'Ebro se trouve sur l'Euphrate. Le village de 'Ebro, nous dit-il comme s'il s'agissait d'un fait réel, se trouve sur les bords de l'Euphrate (se trouvait un jour réaffirme-t-il dans sa traduction de l'Ethicon). Or même si un simple coup d'œil jeté sur la carte nous montre que la région de Mélitène toute entière environne l'Euphrate, dire que le village est sur les bords mêmes du fleuve est une information que nous n'avons pu trouver, malgré nos recherches, dans aucune des sources connues,59 et à moins de supposer que ce bourg porte justement son nom car c'était l'un des lieux à partir desquels on pouvait traverser l'Euphrate `ebro de la racine `ebar traverser], l'affirmation de Behnam demeure une hypothèse qui ne peut être confirmée qu'en retrouvant hypothétiquement les ruines de 'Ebro en Turquie! En voulant donner une explication parfaite au quatrain, le clerc oriental, énervé sans doute par les affirmations romancées des orientalistes, se permet lui-même pour y rétorquer une inexactitude.

[41] Mais s'il est clair qu'une erreur ne peut pas être corrigée par une autre erreur, l'interprétation correcte nous semble être bien plus élaborée et subtile. Ce qui nous met la puce à l'oreille est que nous avons ici deux affirmations suivies par deux négations. Or étant donné les deux sens homonymes de cEbroyo que nous avons établi et que vient confirmer la double structure même des vers, il est totalement inacceptable, à moins d'avoir un goût marqué pour l'absurde,60 de penser à une autre coïncidence.

Euphratienne est en effet cette appellation, aussi mésopotamienne Non d'une religion tachée, ni Livresque

[42] Nous soutenons que les deux derniers vers peuvent se lire d'une façon verticale autant qu'horizontale. Ainsi, la première négation se rattache à la première affirmation et toutes deux concernent le sens cEbroyo = Hébreu, tandis que la deuxième négation se rattache à la deuxième affirmation et toutes deux concernt le sens cEbroyo = Ebraïte. En effet, le génie du théologien syriaque est d'avoir envisagé le nom cEbroyo dans ses deux sens homonymes et démontré que dans les deux cas il n'avait pas à en rougir! Expliquons nous:

4.4. cEbroyo, dans sa signification historique, n'est pas un nom Juif

[43] Dans une première affirmation/négation, l'auteur annonce que l'appelation cEbroyo, dans sons sens Hébreu, est "euphratienne" et qu'elle n'est pas due à "une religion tâchée". Mais comment donc?

[44] En excellent théologien, l'auteur sait que le nom cEbroyo, dans son sens historique, naquit lorsqu'Abraham traversa le fleuve Euphrate (racine cebr, taverser). C'est ce qu'il affirme d'ailleurs à trois reprises dans son exégèse biblique monumentale appelée Magasin des Mystères, par exemple:61

men Abrohom da-cbor nahro prot qnaw shummoho cebroy
Depuis qu'Abraham traversa le fleuve Euphrate ils reçurent l'appellation d'Hébreux (cebroy)

[45] Dans sa signification historique, le nom cEbroyo, Hébreu se rapporte donc à la traversée de l'Euphrate par un Araméen, Abraham, le père des religions monothéistes. Cette appellation est ainsi tout à fait dissociable de la religion juive à laquelle elle est bien antérieure [Signalons ici que la même idée de dissociation se retrouve dans le Coran].62 C'est une appelation née de l'Euphrate et point de la religion juive. Pour cette raison Bar cEbroyo n'a pas à en être attristé!

4.5. cEbroyo, un nom mésopotamien étranger à la Bible

[46] Dans une seconde affirmation/négation, l'auteur affirme que cEbroyo est aussi une appellation "mésopotamienne" et non pas "Livresque" ou "Biblique". L'emploi du mot sephroyô, Livresque est à notre avis très ingénieux, car il s'agit bien de faire ici une distinction intéressente. Dire que l'appellation cEbroyo, dans son second sens, n'est pas biblique n'équivaut en aucune façon à dire qu'elle n'est pas juive, et nous souhaitons que le lecteur comprenne bien la nuance.

[47] Dans la Bible, il n'y a qu'un seul sens au mot cEbroyo, qui est évidemment Hébreu. Or l'auteur affirme que l'appelation cEbroyo n'est pas une appelation de la Bible! Et comment ne le serait-elle pas, car l'on ne peut vraiment pas douter qu'il y en soit question! Ceci ne peut évidemment se comprendre qu'en incluant le sens homonyme distinct, mésopotamien et syriaque de l'appelation que nous avons localisé près de Mélitène. cEbroyo est un nom de Beth Nahrin et non pas un nom du Livre! Après nous avoir dit qucEbroyo, Hébreu, ne signifie pas Juif, l'écrivain syriaque continue son argumentation en nous disant qucEbroyo est aussi un nom mésopotamien qui de tout manière ne signifie pas Hébreu!

4.6. Une appellation qui ne prête doublement pas à disgrâce

[48] Donnons désormais, appuyés par tout ce qui précède, notre interprétation de l'argument du théologien syriaque et Ebraïte:

"Vers 1-2 Si Dieu lui-même [dans son immense gloire] lorsqu'il est venu sur terre en la personne du Christ, s'est fait appeler [par les Hébreux] Samaritain, c'est-à-dire hérétique [ce qu'il n'est certainement pas], alors toi [le pauvre pêcheur, le faible homme], n'aie pas honte d'être appelé Bar cEbroyo, comprenez ici fils de l'Hébreu, c'est-à-dire fils d'hérétique [ce que tu n'es certainement pas] . {D'un point de vue purement stylistique, on ne peut qu'admirer l'ingéniosité du poète qui arrive à faire une inversion parfaite}. Le Christ, qui est la Vérité Divine incarnée, a pris un nom impie,63 tires-en donc exemple pour assumer ton nom et ne pas en être affligé, et console-toi par le fait que ce qui t'arrive est déjà arrivé au Seigneur. {Pour le théologien qu'est Bar cEbroyo, quel argument probant!} Vers 3-4 Et pourquoi rougir puisque ton nom, dans ses deux sens homonymes, n'a point de relation avec l'hérésie ! Même si certains l'ignorent, cEbroyo, Hébreu, n'est qu'un nom né d'une traversée de l'Euphrate, un nom qui est bien antérieur à la religion juive et aucunement dû à une doctrine tâchée. {D'une certaine manière le nom cEbroyo, Hébreu, est lavé de toute tâche d'hérésie par les eaux du fleuve, Israel étant ramené à son ancien baptême euphratien par un étonnant tour de force littéraire!} Mais cEbroyo est aussi dans ton cas une appellation syriaque mésopotamienne qui n'a aucunement le sens Hébreu du Livre! Dans ses deux variantes [Remarquez ici la superbe mise en parallèle des affirmations et négations dans les deux vers] le nom dont tu as hérité de ton père ne prête à aucune disgrâce. Maintenant, qu'il puisse être mal compris et insinuer injustement que tu es un fils d'hérétique n'est après tout pas grand chose puisqu'il n'est point dû à ceux qui ont injustement traité le Seigneur d'hérétique! {Ainsi la boucle est bouclée, et le quatrain se referme hermétiquement sur lui-même dans un raisonnement qui - abstraction faite de notre jugement moral contemporain - est dans sa ligne de pensée absolument remarquable}."

5. CONCLUSION

5.1. Récapitulation

[49] Un concours exceptionnel de circonstances a fait que l'erreur d'interprétation du mot cEbroyo se soit perpétuée pendant si longtemps. Les oeuvres de l'auteur, qui auraient dû servir de base à un important renouveau dans le monde syriaque, n'en furent que la dernière grande expression. Déjà du temps de Bar cEbroyo, les invasions mongoles de Hulagû (qu'il a rencontré) jettent la dévastation au Moyen Orient, et plus tard celles de Tamerlan achèveront la tâche. La civilisation syriaque, qui avait réussi à se maintenir comme réalité culturelle malgré des siècles de domination arabo-musulmane, rentrera aussi bien que sa voisine arabe dans sa phase de décadence, mais contrairement à elle, elle ne s'en relèvera plus. On s'imagine sans peine les villages détruits et les monastères pillés par les hordes de guerriers venus sur leurs chevaux des plateaux d'Asie, sans parler des fréquents pillages des tribus locales. Au cours des siècles qui suivront l'expression littéraire se dégradera et l'église se repliera sur elle-même. Dans le domaine syriaque, nous sommes, ne l'oublions pas, devant une tradition parallèle aux moyens très limités, et dont la longue subsistance après l'Islam est en soi étonnante. Guerres, repli, ignorance, on recopie surtout les anciens manuscrits mais on n'écrit plus grand chose, et il est très probable qu'au XVème ou au XVIème siècle on ne sache plus déjà ce que cEbroyo voulait dire, d'ailleurs, il y a bien peu de gens qui se préoccupent de cela. Cette ignorance explique l'apparition postérieure et tardive de la traduction karshounie Ibn al-'Ibri.64

[50] Aux XVIIème et XVIIIème siècles, des érudits de la communauté maronite de tradition syriaque quittent le Mont Liban et s'installent à Paris et à Rome. Peu à peu, ce que l'on convient d'appeler l'Ecole Maronite de Rome fera connaître au monde occidental la richesse insoupçonnée de la tradition syriaque, révélée par la Bibliotheca Orientalis, l'ouvrage monumental de Yusef al-Sam'ani, dit Assemani, en 1719-1728. Les polyglottes maronites venant d'Orient en voyant le nom J____YrB( r_B le traduisent par Bar Hebraeus, c'est à dire fils de l'Hébreu. C'est en effet la traduction qui vient d'abord à l'esprit, et à l'époque - le domaine syriaque n'étant point défriché, et ces savants ne disposant pas des textes que nous avons maintenant, on ne voit pas comment ils auraient pu le traduire autrement. Au milieu du XVIIème siècle, Abrahamo Ecchellensi (Ibrahim al-Haqellani) écrit Bar Hebraei dans sa préface de la Bible polyglotte publiée à Paris. Le reprenant en1721, Assemani écrit Bar Hebraeus, et c'est à partir d'Assemani que cette orthographe du nom se généralise. Mais de là à dire que l'auteur est le fils d'Aaron, le Juif converti, il n'y a qu'un pas à franchir. Or si les traducteurs des œuvres syriaques en karshouni et les savants maronites de Rome s'étaient abstenus, en vue de leur ignorance, de commenter sur l'origine du nom, certains orientalistes n'auront pas les mêmes scrupules, et c'est à partir de l'affirmation de Wright en 1894 que l'idée de l'origine juive de Bar cEbroyo se généralise en Occident et est admise comme un fait réel.

[51] Mais à ce moment l'Orient commence à se réveiller de sa longue léthargie, et les descendants des communautés syriaques s'intéressent à leur héritage. Dès 1898, le père chaldéen Louis Cheikho critique Wright et réfute que l'auteur soit d'origine juive, en indiquant que le prénom Ahrûn était fréquemment utilisé par les Syriaques.65 En 1927, l'évêque et futur patriarche syriaque orthodoxe Barsoum remarque le célèbre quatrain - passé inaperçu en Occident malgré son édition par le maronite Scebabi à Rome en 1877 - et l'utilise dans sa réfutation. En 1963, l'évêque syriaque orthodoxe Behnam retrouve le bourg d'Ebro près de Mélitène, et il fait tout de suite la connexion avec le nom. Mais si chacun de ces savants fait avancer la recherche, chacun aussi s'égare plus ou moins dans son interprétation. Ce qui étonne le plus est que, quelque sept siècles après leur écriture, personne n'ait pensé à interpréter les vers de Bar Ebraeus, restés enfermés dans les manuscrits syriaques et dans une traduction hâtive du patriarche Barsoum. Cet article, pour lequel nous avons longtemps cherché les sources en Syrie, au Liban, en Italie, en Hollande ainsi qu'en France, avait l'ambition de faire une analyse critique des recherches précédentes mais aussi d'amener des éléments nouveaux. Etant nous-même d'origine syriaque, nous serons heureux si l'on considère ce travail comme l'aboutissement d'une recherche - sans laquelle il n'aurait pas été possible - menée pendant un siècle par des membres de notre communauté, recherche qui aura finalement permis de corriger une erreur ayant parallèlement duré plus d'un siècle.

5.2. Vrai cEbroyo mais faux Hébreu : une homonymie étonnante

[52] Car le nom cEbroyo ne signifie pas Hébreu, hypothèse étrangère et totalement infondée dans toute la tradition syriaque, mais Ebraïte, du nom d'un bourg syriaque des environs de Mélitène, ce qui correspond infiniment mieux aux attestations de ladite tradition, à celles de l'auteur lui-même et de son frère. Le fait que ces deux noms s'écrivent par coïncidence de la même façon en syriaque donna plus tard lieu à ce qui peut être considéré comme un cas d'école dans la catégorie des erreurs historiques. Par chance, Bar cEbroyo, bien conscient de l'ambiguïté que donnait à entendre son nom, avait trouvé à s'en consoler dans un quatrain désormais célèbre. S'appuie-t-il tout d'abord ingénieusement sur l'exemple du Seigneur - lui aussi injustement traité d'hérétique -, ce n'est que pour affirmer clairement par la suite ne point avoir honte de son propre nom, puisque celui-ci, nous explique-t-il, ne prête à disgrâce dans aucun de ses deux sens qui sont tous les deux très mésopotamiens! On ne peut qu'apprécier le tour de force du fils de l'Ebraïte de Beth Nahrin qui arrive à inclure tant de références dans une structure poétique limitée à quatre vers.

[53] Nous devons dire que nous n'avons à l'heure actuelle aucun texte expliquant directement l'origine du nom Bar cEbroyo, sans quoi cet article n'aurait pas eu lieu d'être; ceci n'empêche que nous puissions la déduire à partir d'une multitude d'indices disponibles. La tradition syriaque et ses élégies des aïeux du maphrien, les textes dédaigneux de Barsoum Safi et moqueurs de Bar cEbroyo envers les Juifs, le non fondement des arguments orientalistes et le manque de crédibilité historique de l'hypothèse de conversion, la découverte tombant à pic du bourg syriaque de 'Ebro près de Mélitène, et la belle dénégation poétique de l'auteur faisant allusion aux deux sens homonymes de son nom sont autant de preuves qui indiquent qu'il faut bien reléguer l'hypothèse hébraïque à son nouveau statut : celui d'erreur historique qui fut palliée lorsque l'avancée de la recherche le permit. Elle ne fait d'ailleurs que s'ajouter à une longue liste d'affabulations racontées très tôt à propos de notre écrivain, car dès la mort de celui-ci, des notables musulmans avaient fait courir le bruit qu'il s'était in extremis converti à l'Islam. Mais disons-le une fois pour toutes: Grégoire Bar cEbroyo, fils du diacre Ahrûn, n'est pas d'origine juive et son nom ne veut pas dire Hébreu, son bel arabe - langue du savoir à son époque - n'implique en rien sa famille maternelle, il ne parle ni hébreu ni chinois, il n'est pas né pendant la traversée de l'Euphrate (bien qu'une variante de son nom le soit!), et il est bien mort en citant une parole des Ecritures ! Sans doute le plus grand écrivain antique du peuple syriaque de Haute Mésopotamie, on ne peut lui attribuer aucune origine étrangère, non pas à cause d'un quelconque chauvinisme ridicule et dépassé, mais tout simplement car c'est ainsi qu'il s'avère.

5.3. La transcription Bar Ebroyo s'impose

[54] Mais avant de clore cet article, disons qu'à la lumière de tous ces nouveaux éléments, on ne plus transcrire le mot Bar cEbroyo par Bar Hebraeus [Hebraeus veut dire Hébreu en latin] , puisque nous avons démontré que le nom n'a pas ce sens. Car à moins de donner au nom Hebraeus un seconde signification dans les dictionnaires latins, qui serait Ebraïte, du nom d'un ancien village syriaque des environs de Mélitène en Haute Mésopotamie (!) - ce qui est impossible -, on serait en train de faire une erreur de traduction. On pourrait soit écrire le nom Bar Ebraeus en enlevant le H, transcription qui a le mérite de garder la même forme du mot à laquelle on s'est habitué tout en établissant qu'il ne s'agit plus du fils de l'Hébreu comme on l'avait cru, mais du nom mésopotamien qui en est l'homonyme; tout simplement transcrire le nom Bar Ebroyo tel qu'il est prononcé en syriaque. Quant à perpétuer l'ancienne traduction erronée dans les publications scientifiques, ce ne serait que se voiler la face devant une vérité aujourd'hui évidente. Dire que le nom est déjà établi est un argument tronqué, car si l'on a mal transcrit un nom pendant trois siècles, il n'y a rien qui empêche - puisque nous écrivons ces lignes en l'an 2000 - qu'on le transcrive plus correctement pendant le millénaire qui suit.

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Notes

Remerciements: Au cours de nos recherches, nous avons reçu l'aide de plusieurs spécialistes français et ecclésiastiques syriaques, notamment à Paris les professeurs Henri Hugonnard-Roche, Antoine Lonnet, Muriel Debié, Alain Desreumaux et Françoise Briquel-Chatonnet; dans la communauté syriaque catholique nous avons apprécié l'aide de notre vénérable patriarche le Cardinal Ignatius Moussa Daoud, ainal aue de l'évêque Behnam Hindo et du père parisien Nabil Wastin Ablahad ; dans la communauté syriaque orthodoxe nous avons été orientés par l'évêque rénovateur Yuhanna Ibrahim à Alep, l'évêque d'Europe Yulyus Cicek, le père Ilyo, secrétaire du patriarche, et le père Yacoub Aydin qui est actuellement avec sa communauté entreprenante du Tur Abdin en train de bâtir pierre par pierre (à cause du manque de moyens) une église syriaque orthodoxe dans les environs de Paris ; à l'Université Saint Joseph (Liban) le père Khalil Samir nous a été d'un grand recours. Notre vieil ami italien Erick Cerasi s'est spécialement déplacé de Rome à Florence pour nous en ramener le microfilm syriaque dont il a été question, et il n'a pour autant accepté que de nous l'offrir. Les Professeurs qui ont revu cet article pour sa publication dans Hugoye ont émis des remarques très utiles. Dr. George Kiraz et Dr. Thomas Joseph ont bien voulu s'occuper du suivi et de l'édition. Abdul Massih Saadi a almablement participé de Chicago. Veuillent-ils tous accepter nos très chaleureux remerciements.

1 Titre spécifique à l'église syriaque occidentale désignant le responsable ecclésiastique largement autonome des anciens territoires de l'empire perse, notamment le nord de la Mésopotamie et l'Azerbaïdjan iranien.

2 "Les Récits Plaisants", notre traduction. Budge, qui a traduit ce livre en anglais (The laughable stories) , se trompe en vocalisant oromoyo et en traduisant par Araméen, car il faudrait le vocaliser armoyo et traduire par Païen, ce qui s'accorde mieux avec le contexte, comme l'avait d'ailleurs compris Yuhanna ibn al-Ghorair az-Z(i)rbabi aš-Šami, l'auteur syrien d'une traduction manuscrite karshounie en 1657.

3 Assemani, Bibliotheca Orientalis, tome II, p 244-321.

4 Barsoum, al-Lu'Lu' al-Manthûr [1943], p 411.

5 Cheikho, al-Machreq I [1898], p 291.

6 Wright, A short history of Syriac Literature [1894], p 256-281. Les préjugés que cet écrivain exprime dans la préface de son article d'encyclopédie à l'égard de la civilisation syriaque - préjugés brillamment réfutés d'ailleurs et avec une ironie désarmante par le patriarche Barsoum dans un appendice du Lu'Lu'- sont une autre indication de ses préjugés d'époque.

7 Abbeloos et Lamy, Chronicon Ecclesiasticum [1872-77], t. I, preface p VIII.

8 Baumstark, Geschichte der syrischen Literatur [1922], p 312.

9 Iwas, Kitab al hamama [1983], p 12. Plusieurs prénoms et noms qui peuvent être considérés en Occident comme juifs, par exemple Ahrûn (Aaron), Samaan (Simon) ou Daoud (David), étaient et sont encore fréquemment employés par les communautés chrétiennes syriaques. Il y a même des Israel (le chaldéen Israel Alqoši [1541]) et des Sion (le maronite Gabriel Sionita [1577]) .

10 Budge, Chronography [1932], tome I p xliv-xlvi, dans un chapitre intitulé Bar Hebraeus the man.

11 L'auteur pousse ici jusqu'à dire que ce n'est pas le père qui s'est converti mais le fils lui-même, information infondée aussi bien pour l'un que pour l'autre. On peut d'ailleurs se demander comment accorder la moindre confiance à Budge qui, dans son introduction biographique du même livre, traduit le laqab arabe de l'auteur, Abu'l Faradj, par 'Father of what is pleasing' (!?!) et le met en relation avec le quartier de Bab al Faraj à Alep, affirmation qui a le mérite de faire éclater de rire n'importe quel lecteur moyen de la langue arabe. Il est consternant de constater que l'on en soit encore aujourd'hui à reprendre certaines de ces sottises.

12 Abbeloos et Lamy, Chronicon Ecclesiasticum [1872-77], t. II col 431-486. Traduction partielle dans Budge, op. cit.

13 Budge, op. cit, pour la traduction anglaise, et Armalet [1986], pour la traduction arabe, Tarikh al-Zamân. Pour la version arabe donnée par Bar cEbroyo, Salhani, Tarikh Mukhtasar al-Duwal [1890], récemment réedié à Beyrouth.

14 Dulabani, Diwân Ibn al 'Ibri [1929], récemment réedité en Hollande par Mor Yulus Cicek; et Scebabi, Gregorii Bar Hebraei Carmina [1877].

15 Weinsinck, Bar Hebraeus' Book of the Dove, Leyde, 1919, et Iwas, op. cit., pour la traduction arabe. L'introduction des cent sentences contient un texte très intéressant dans lequel l'auteur raconte son évolution mystique.

16 Cicek, édition du texte syriaque [1985]. Deux manuscrits existent de ce poème, le premier à Oxford, Bodl. March. 74 an 1672, et le deuxième au Patriarcat syriaque orthodoxe à Damas, Nr. 9/7 (description dans Parole de l'Orient 19, p 595, sans date). Cicek édite à partir du manuscrit d'Oxford.

17 Bibliotheca Medicea Laurenziana, Orient. 208.

18 Nous n'en connaissons qu'un seul manuscrit, sans numéro, au Patriarcat Syriaque Orthodoxe à Damas.

19 Deux manuscrits en existent, le premier au couvent syriaque orthodoxe Saint Marc à Jérusalem, n°109 , et le deuxième parmi les manuscrits d'Edesse transportés à Alep après la Première Guerre Mondiale, sans numéro.

20 Behnam, Ta'qib tarikhi fi nasab al'allama mar Gregorius Ibn al 'Ibri [1963].

21 Cicek, op. cit. p 17-18. Un autre passage du poème [p 39] nous apprend les quatre langues que parlait le maphrien, à savoir le syriaque, l'arménien, l'arabe et le persan [voyez la citation de Budge qui attribue généreusement en 1932 à notre auteur la connaissance de l'hébreu et du chinois!] .

22 Parole du Christ. Voy. Matthieu 12/33 et Luc 6/44.

23 Jeu de mots entre - militi Mélitène et mlit habile, docte.

24 Les prénoms qu'Ahrûn donne à ses fils comme Barsoum et Sévère, les frères de l'auteur, et qui sont inspirés de l'histoire syriaque en sont un témoin supplémentaire.

25 Fol. 170R.

26 Il y d'innombrables textes dans lesquels, se référant aux écrivains syriaques antérieurs, il parle de "nos savants" , par exemple dans le Tarikh Mukhtasar al-Duwal p 7 et partout dans le Nomocanon. Voyez aussi l'introduction du Livre de la colombe.

27 Salhani, Tarikh Mukhtasar al-Duwal, p 365. Jeux de mots entre fîhi 'en lui' et fîhi 'sa bouche', yatîh 'il pavoise' et tîhi 'le désert' ; allusion à la perte des Hébreux dans le désert du Sinaï.

28 "Quant à son frère et continuateur Barsawm, ses sentiments anti-juifs violents s'expliquent mal si son propre père avait été juif. " JM Fiey , introduction à l'édition de la traduction arabe de la chronique civile, Tarikh al Zamân [1986] , p2. Nous citons ici le texte d'Armalet, p 354-364. Les numéros de pages cités dans le passage se réfèrent à l'édition syriaque de Bedjan.

29 On pourra se rendre compte de la très mauvaise qualité des traductions de Budge en citant sa version anglaise de ce passage, Chronography, tome I, p 490 : "The behaviour of the ARABS hath [long] been manifest in the world, and up to the present day no JEW has ever been raised to a position of exalted honour among them; and except as a tanner, or a dyer, or a tailor [the ARAB] doth not appear among the JEWS." (etc, la traduction postérieure étant aussi fautive et insensée!) On voit tout de suite les erreurs d'interprétation. Ceci concorde avec ce que nous avons trouvé dans notre traduction française des Récits Plaisants de Bar cEbroyo, livre que Budge avait traduit en anglais. Il s'est avéré en effet que des dizaines de récits avaient un sens tronqué dans sa version. Les traductions de Budge ne doivent plus être considérées comme des références fiables.

30 Edités et traduits en anglais par Timothy Oelman, Marrano Poets of the Seventeenth Century, 1982.

31 Steven Nadler, Spinoza: A Life, 1999 et Yirmiyahu Yovel, Spinoza and other Heretics. Vol I : The Marrano of Reason, 1989.

32 Salhani, Tariikh Mukhtasar al-Duwal, Chapitre X.

33 Behnam, Ta'qib tarikhi fi nasab al'allama mar Gregorius Ibn al 'Ibri [1963].

34 Assemani, Bibliotheca Orientalis [1721], tome II pp 361 et 450.

35 Barsoum, al Lu'lu', p 504-520.

36 Il y a en syriaque deux systèmes de prononciations possibles (ktobonoyo/ktabanaya), les occidentaux vocalisant en o et les orientaux en a. Nous avons adopté la prononciation occidentale car c'est celle de la communauté de l'auteur.

37 Cité notamment par Michel le Syrien et Bar cEbroyo lui-même. Voyez Chabot, Chronique de Michel le Syrien, Tome 3 p 255 & Abbeloos et Lamy, Chronique Ecclésiastique, Vol 2, Patriarchae Antiocheni : saec XII p 497-498, et Vol 3, Primates Orientis : saec XII p 333-334.

38 Bar cEbroyo aussi fut maphrien pendant 22 ans. Lazare fut envoyé par le vizir de Mossoul en mission politique chez le roi des Géorgiens pour libérer des otages musulmans, et son nom se trouve associé à l'histoire d'une jeune femme de Tell'Afr qui proclama sa religion chrétienne "sous l'entrechoquement des épées", se sauvant elle-même et le sauvant; histoire qui inspira des poèmes à Bar Salibi et à Michel le Grand. La tombe de Lazare se trouve au Monastère de Zaafaran à Mardîn, et il semble qu'il nous ait laissé une anaphore encore inédite (Cambridge n° 2887 et Mossoul) [al-Lu'lu' p 380].

39 "Et pendant cette famine certains jeunes chrétiens de Gubbos se révoltèrent, et ils vinrent au bourg d'Ebro, et ils assaillirent et tuèrent leurs frères chrétiens, et ils investirent les maisons et mangèrent." Armalet, Tarikh al-Zamân, p 305 pour la traduction arabe, et Budge, Chronography, tome 1 p 427 pour la traduction anglaise. Encore une fois Budge se trompe en traduisant $J$r+sJq J$rB( (le bourg de 'Ebro) par the GAZARTA of the village of 'EBRA (qu'est-ce que cela veut dire+?). Budge n'a-t-il pas compris le sens du mot J$r+sJq (Qasetro) d'origine latine (castrum) et l'a-t-il transcrit phonétiquement en rajoutant the village par rapport à 'Ebra pour situer le lecteur?

40 A savoir Laqabbîn, 'Arqua, Qallisura, Gubbos, Samha, Qludia & Gargar.

41 Comme le signale d'ailleurs l'évêque Behnam, Ta'qib tarikhi fi nasab al'allama mar Gregorius Ibn al 'Ibri [1963].

42 Dans une célèbre lettre critique qu'il adresse au patriarche Philoxène Namrûd en 1283/4, Bar cEbroyo parle de la destruction des évêchés d'Occident, et entre autre des "sept évêchés entourant Mélitène dans lesquelles il ne demeure plus une seule maison." [Iwas, p22].

43 Comme nous l'apprend une biographie du patriarche copte Christodoles par Michael, évêque copte de Tennîs mort en 1069 [al-Lu'lu' p 520].

44 On trouvera des exemples innombrables en consultant l'index du Lu'lu'.

45 Est-ce une homonymie parfaite ou est-ce qu'en y regardant de plus près les deux mots se prononcent différemment quand on n'altère pas la vocalisation? On connaît la vocalisation `ebroyo 'Hébreu', mais on ne peut connaître la vocalisation de `ebroyo 'Ebraïte' à moins de connaître celle du bourg de `e-b-r. Notons que la traduction manuscrite karchounie de la chronique de Michel le Syrien mentionne qaryat al-cibr, mais là aussi le mot n'est pas vocalisé, et la traduction est récente [XVIIIème siècle]. Il faudrait, en se débarrassant d'une tradition imposée dès le XVIIIème siècle par des chercheurs qui croyaient traduire le mot Hébreu et vocalisaient `ebroyo faire une étude sur les manuscrits les plus anciens pour voir si le mot y est jamais vocalisé, ce qui semble peu probable, mais on ne sait jamais.

46 En vue des dialectes Turoyo et Swadaya encore parlés en l'an 2000, il est bien aisé de supposer que les villages syriaques de Haute Mésopotamie avaient gardé au XIIIème siècle usage du syriaque ou d'un dialecte en étant dérivé. [D'ailleurs, on comprend mal, en vue de ces dialectes, comment certains orientalistes répètent toujours sans critique une affirmation dépassée de Noeldke attribuant au syriaque un décret de mort bien prématuré].

47 Bien qu'aucun article n'ait à notre connaissance jusqu'ici été consacré à la question dans une langue européenne, certains spécialistes bien avertis en Occident se sont déjà rendus à notre opinion. Le grand orientaliste JM Fiey, op. cit. reprend le quatrain (dans sa traduction arabe) et indique sans équivoque que Bar cEbroyo tire son nom du village d'Ebro ; de même Herman Teule affirme dans un article d'encyclopédie que l'auteur n'est pas d'origine juive (voyez 'Ebn al-'Ebri', H.G.B. Teule, Encyclopedia Iranica, vol. 7, Routledge & Kegan Paul, London, 1997) .

48 Martin, Oeuvres grammaticales d'Abou'l-Faradj dit Bar Hebraeus [1872] , tome 2 p 5.

49 Martin, Oeuvres grammaticales d'Abou'l-Faradj dit Bar Hebraeus [1872] , tome 2. p 114 . Le patriache Barsoum dans son chapitre sur les erreurs des orientalistes [al-Lu'lu' p 482] nous signale que l'on avait pris un certain maphrien du nom de Dioscore pour un arabe, alors qu'en réalité il venait du village de Erbo (la racine étant là aussi la même) . Est-il ici question du même Erbo qui existait jusqu'à une période récente ou s'agit-il d'un autre 'Erbo? Quoi qu'il en soit, on devrait peut-être s'occuper un peu plus des bourgs syriaques de Haute Mésopotamie. Signalons en passant qu'un autre village syriaque du Tur Abdin s'appelle Ishtirak et que celui qui y habite est donc appelé en arabe Ishtiraki, ce qui veut dire socialiste! Ira-t-on y chercher les origines du socialisme international?

50 Barsoum, patriarche Ignatius Ephrem, "Ibn al 'Ibri, hal kana min jinsin yahudi?", dans la revue al-kulliya al-amerikiya, Beyrouth, Novembre 1927 p14 et la revue al Hikma, Jérusalem, II, 1927.

51 Scebabi oublie le (d) d dans lo d-tawditho. Il s'agit sans doute d'une erreur de scribe ou d'édition car le d se trouve dans les deux manuscrits que nous avons consultés, ainsi que dans l'édition de Dulabani. Autre variante mineure chez Dulabani mardin au lieu de moryo mais les mss et Scebabi mentionnent moryo.

52 Nahroyo, Mésopotamien. C'est l'opinion du Payne-Smith (p 2301) qui traduit par Mésopotamien en citant précisément ce vers, entre autres. D'ailleurs, Bar cEbroyo emploie ce mot dans le même sens dans d'autres occasions. Signalons que la célèbre grammaire syriaque de Jaques d'Edesse, avec laquelle Bar cEbroyo grammairien est bien familier, s'appelle Turras mamlla nahraya.

53 Expliquons ici notre emploi du mot Livresque pour traduire le mot Sephroyo. Le mot sephro signifie "livre" et est souvent employé pour désigner les Livres sacrés, et sephroyo par l'ajoute du suffixe yo est un mot qui s'y rapporte. Une traduction strictement étymologique donnerait donc Livrien, mais ce mot, comme on voit, n'existe pas en français. C'est pourquoi nous utilisons le mot Livresque, tout en précisant qu'il ne faut pas lui donner le sens d'érudit ou de savant - rappelons que Bar cEbroyo est un éminent érudit de la Bible dont il a fait l'exégèse dans un ouvrage monumental connu sous le nom de Magasin des Mystères - mais simplement un sens d'attribution par rapport au Livre. Quant à expliquer l'emploi de ce mot rare, l'auteur nie ici que son nom soit un nom Livresque, qu'il ait le sens qu'il a dans le Livre, c'est à dire Hèbreu. Sephroyo Livresque de sephro le Livre est un mot qui désigne d'ailleurs dans la Bible syriaque uniquement les Livres de l'Ancien Testament, ceux du Nouveau Testament étant appelés ewangeliun (Evangile).

54 Jean 8, 48/49.

55 Barsoum, al-Lu'lu', p 413, citations qui suivent aussi.

56 Arabe : takhras. mâ takharrasa bihi al-mustashriqûn signifie : inventer des mensonge au préjudice d'autrui.

57 Signalons que le patriarche est mort en 1957 avant la publication de l'article de Behnam. Il n'a donc pas pu remettre son opinion à jour dans le Lu'lu'.

58 Behnam, Ta'qib tarikhi fi nasab al'allama mar Gregorius Ibn al 'Ibri [1963], op. cit.

59 De plus, on ne voit pas pourquoi il ne donnerait pas sa source si ce n'est pas une supposition.

60 Au besoin, on pourrait facilement démontrer l'impossibilité d'une seconde coïncidence par un simple calcul de probabilités.

61 Sprengling [Martin] ET Graham [William Creighton] , Barhebraeus' Scholia on the Old Testament, de I: Genesis à II: Samuel, Chicago [Oriental Institute Publications, vol 13] , 1931, f 55b,5. Voir aussi f 13a, 29-30 et f. 14b,36 - 15a.

62 Dans un verset du Coran il est dit qu'Abraham n'était ni Juif ni Chrétien mais un Hanif musulman (Sourate III, 67. (Sourate). Bar 'Eboryo, bon connaisseur de l'Islam, connaît-il ce verset?

63 En insistant sur le fait que ce soit le Seigneur qui s'est appelé Samaritain, au lieu de dire tout simplement qu'Il a été appelé par ce nom, l'auteur, en bon théologien, met l'emphase sur le fait que quoique l'on appelle le Seigneur, cela ne se fait que par Sa volonté, et qu'Il a donc lui-même voulu être traité d'hérétique et prendre le nom de Samaritain.

64 En ce qui concerne cette forme, nous sommes certains que Bar cEbroyo n'a jamais écrit son nom ibn al-cibrî en arabe [bien que toutes les éditions modernes du Tarikh Mukhtasar al-Duwal le mentionnent sous cette appellation] . A témoin Hadji Khalifa (mort en 1656) , l'auteur turc du célèbre catalogue des oeuvres arabes Kachf al-Zûnûn, qui cite l'auteur à propos du Mukhtasar sous le nom d'Abu'l Faradj Grégoire fils d'Ahrûn le médecin de Mélitène, le chrétien et Pockoke qui édite le Mukhtasar et le traduit en latin d'abord en extraits sous le titre Specimen Historia Arabum en 1650 puis en intégralité sous le titre Historia Compediosa Dynastiarum en 1663. En 1663, Pockocke, qui ne connaissait auparavant que le même nom employé par Hadji Khalifa et qui appelle l'auteur Gregorio Abul Pharagio, fait référence dans sa préface au maronite Abrahamo Ecchellensi (Ibrahim al Haqellani) qui, nous dit-il, se réfère sans en donner la raison à notre auteur sous le nom Bar Hebraei dans la préface de la Bible polyglotte publiée à la même époque en collaboration à Paris. C'est ici d'aillleurs la plus ancienne attestation que nous ayons de la forme latine. Revenant à la forme karshounie, on devrait faire une recherche sur les manuscrits disponibles pour essayer de la dater. Il nous semble improbable qu'elle soit antérieure au XVème-XVIème siècle. On devrait par ailleurs faire une autre étude sur les manuscrits anciens pour voir la fréquence d'utilisation du mot Bar cEbroyo. Il nous semble - et cela reste à vérifier - que bien que ce nom soit devenu dans la tradition celui par lequel on désigne l'auteur par excellence, notre écrivain l'utilise peu ou ne l'utilise pas, conscient de la confusion qu'il pourrait créer, et préfère s'appeler Grégoire Abu'l Faradj.

65 Al-Machreq, 1898, p 291. Mais le père Cheikho dans sa réfutation s'appuie sur un argument erroné qui remonte à la Liturgiarum Orientalium Collectio d'Eusèbe Renaudot [p 469] et qui fut repris par Zotenberg. En effet, Renaudot avait confondu le maphrien Grégoire (mort en 1214) qui était le neveu du patriarche Michel le Grand avec Grégoire Bar Ebraeus, et en avait donc déduit que Bar Ebraeus était le neveu de Michel le Grand, ce qui est aberrant puisqu'un siècle sépare les deux hommes. Le manque de communication entre Orient et Occident fait que cette erreur, que François Nau avait par ailleurs bien réfutée en se référant aux manuscrits dans sa conférence parisienne en 1915 Sur quelques autographes de Michel le Grand [p16-17] , se retrouve encore dans des publications arabes récentes, comme dans l'introduction du patriarche Iwas au Livre de la Colombe en 1983. Or Cheikho, se basant sur cette faute, nous dit que les Syriaques n'auraient pas accepté un patriarche nouvellement converti. En 1898, Cheikho, qui n'a ni le quatrain ni le village de 'Ebro, fait avec ce qu'il a et il doit quand-même se demander d'où vient le nom cEbroyo. S'il avait de tels documents entre les mains, il aurait certainement eu une opinion plus ferme et aurait dit que non seulement les Syriaques, peuple poussé par son histoire à se replier dans un certain particularisme, n'auraient pas accepté de patriarche nouvellement converti, mais que de toute évidence, ils n'auraient jamais accepté non plus que deux fils d'un converti accèdent à leur gouvernement spirituel pendant plus de 40 ans en chantant leurs louanges comme dans le meilleur des mondes.


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